L’intrigue du film 300 repose tout entière sur l’un des épisodes les plus fameux de la deuxième guerre médique, la bataille des Thermopyles (littéralement « portes chaudes »). Certes, ni le film ni la bande dessinée dont il est tiré ne se prétendaient une reconstitution historique. Il nous a toutefois paru intéressant de confronter la réalité à la fiction, non pour dénoncer les faiblesses du scénario, mais pour comprendre comment l’on s’y prend pour créer, à partir de faits historiques avérés, un récit légendaire.

Rappelons tout d’abord l’intrigue du film qui s’ouvre sur une veillée d’armes. Un soldat, l’unique survivant de la bataille des Thermopyles, raconte à ses camarades comment Léonidas a, une année auparavant, résisté aux Perses. En effet, le roi perse Xerxès s’est mis en tête de conquérir la Grèce. Il envoie donc des ambassadeurs à toutes les cités grecques en leur demandant « la terre et l’eau », c’est-à-dire leur soumission. Arrivés à Sparte, les ambassadeurs perses sont fraîchement reçus par le roi spartiate Léonidas qui les fait précipiter dans un puits. Léonidas décide ensuite de se lancer dans un conflit contre les Perses, mais devant le refus des éphores, corrompus par l’or perse, il ne peut entraîner la cité et doit se contenter de 300 compagnons et de quelques modestes renforts grecs. Il décide alors d’aller bloquer les troupes perses au défilé des Thermopyles.

Une résistance héroïque s’organise alors face à un adversaire supérieur en nombre, jusqu’à ce qu’un traître, Ephialtès, un Spartiate à qui Léonidas avait refusé l’honneur de se battre parmi les 300, n’indique à Xerxès un passage permettant de contourner les Thermopyles. Leur retraite coupée, Léonidas et ses hommes décident de périr jusqu’au dernier, tandis qu’à Sparte, Gorgo, la femme de Léonidas, parvient à décider les Spartiates à entrer en guerre, malgré l’or des Perses. Léonidas connaît une mort héroïque, non sans avoir humilié Xerxès avant de mourir. Le récit du survivant se termine au moment où s’engage une nouvelle bataille, celle de Platées, qui verra les forces grecques coalisées vaincre les Perses.

Si ce scénario a l’avantage d’être fort simple, la réalité historique est elle plus complexe. Relevons tout d’abord que le conflit entre les Grecs et la Perse se déroula non en une fois, mais en deux temps, auxquels l’historiographie a donné le nom de première et deuxième guerre médique. La première guerre, complètement ignorée du film, eut lieu en 490. Elle peut se résumer par le projet du roi perse Darius de forcer les cités grecques à reconnaître son autorité. Si la plupart acceptent, les trois principales, à savoir Athènes, Sparte et Corinthe refusent. Les moyens mis en oeuvre par les Perses sont cependant limités: après la naufrage d’une première flotte vers le Mont Athos, ceux-ci se contentent d’un corps expéditionnaire qui débarque à Marathon où il est repoussé par les hoplites athéniens.

La deuxième guerre médique, dix ans plus tard, est un peu une répétition de la première: c’est à présent le fils de Darius, Xerxès, qui décide de soumettre la Grèce, mais avec des moyens beaucoup plus importants, soit une armée de terre opérant conjointement avec la flotte. Comme lors de la première guerre, Athènes, Corinthe et Sparte décident de s’organiser pour résister. Mais il s’agissait d’une défense commune, et, d’emblée, les Spartiates, qui passent pour les meilleurs guerriers grecs, sont mis à la tête de la coalition. Léonidas n’a donc jamais eu à agir seul et les efforts de sa femme Gorgo pour pousser les Spartiates à la résistance n’avaient pas lieu d’être. D’ailleurs, les Spartiates avaient tout à craindre des Perses car, lors la première guerre médique, ils avaient commis un acte sacrilège en jetant les ambassadeurs perses dans un puits. Point besoin donc de lutter contre des éphores et quelques autres notables spartiates corrompus.

Le sens même de la bataille des Thermopyles n’est pas exactement celui donné dans le film. Si les Spartiates cherchent à bloquer les Perses, ce n’est pas pour laisser le temps à la résistance grecque pour s’organiser. En effet, les Grecs avaient choisi de bloquer les troupes perses au défilé des Thermopyles et, sur mer, au Cap Artémision, car ces endroits leur permettaient de compenser leur infériorité numérique. Si les Spartiates se replient, c’est avant tout pour permettre aux troupes grecques de ne pas être encerclées par les forces perses, qui avaient trouvé un passage dans la montagne permettant de contourner le défilé. Il ne s’agit donc pas d’un acte isolé, mais au contraire compris dans un mouvement stratégique plus large.

Par ailleurs, le film est intéressant parce qu’il se conclut sur une bataille méconnue, celle de Platées, qui est importante, car c’est elle qui marque la fin de la présence perse en Grèce. En revanche, aucun mot, aucune allusion à la bataille navale de Salamine, victoire athénienne fameuse qui marque en réalité le tournant de la guerre.

Certains détails de la bataille présentés dans le film visent à produire un effet dramatique: d’après Hérodote, notre principale source sur le sujet, Léonidas meurt au cours de la bataille, et les Grecs luttèrent longtemps pour récupérer son cadavre (ce qui fait évidemment penser à la lutte des Achéens pour le corps de Patrocle dans l’Iliade). Il n’a donc pas pu prendre part à la phase ultime du combat.

Au contraire, dans 300, Léonidas est le dernier des Spartiates à mourir, non sans avoir au préalable infligé une humiliation à Xerxès. Si sa mort reste un point d’orgue de la résistance grecque à l’oppression perse, elle est chez Hérodote l’occasion de magnifier une action collective égale à celle des héros homériques, tandis que, dans 300, il s’agit de mettre en avant l’acte individuel.

Dans un registre plus léger, le trait d’esprit d’un Spartiate qui, apprenant que les flèches perses étaient si nombreuses qu’elles cachaient le soleil, se serait exclamé: « Tant mieux, comme ça nous pourrons combattre à l’ombre », est rapporté par Hérodote. Toutefois, le nom de ce personnage n’est pas Stellios, mais Diénékès.

Notons enfin quelques éléments relatifs à la vie à Sparte, à commencer par le régime politique. Certes, Sparte avait pour roi Léonidas, mais contrairement à ce que laisse entendre le film, il n’était pas seul: en effet, Sparte avait la particularité de posséder une monarchie double, avec deux rois.

Parmi les personnages les plus caricaturaux peuvent se ranger les éphores. Le film nous les présente comme des vieillards lubriques et corrompus retirés sur une haute montagne où ils retiennent prisonnière la Pythie. En réalité, les éphores étaient des magistrats chargés notamment du contrôle de l’action des rois. Il n’est pas possible de se prononcer sur leur moralité, mais on peut être sûr en revanche qu’ils ne vivaient pas retirés loin de Sparte et qu’ils n’ont jamais séquestré la Pythie qui se trouvait elle à Delphes.

Enfin rappelons que l’éducation spartiate ou agogè était devenue un véritable mythe: non qu’elle n’ait pas existé, mais les Anciens eux-mêmes avaient été intrigués par certaines coutumes comme la cryptie (sorte de stage de survie pour le futur guerrier spartiate). S’il est possible de retrouver certains rites archaïques, très souvent il est difficile de sortir d’une imagerie d’Epinal dans laquelle le film se complaît tout naturellement.

En conclusion, le scénario du film a procédé par simplification de la réalité historique, en occultant nombre d’épisodes, même fameux, pour se concentrer sur une action unique, la bataille des Thermopyles. En revanche, à force de simplifications, il a fallu rajouter une intrigue supplémentaire autour de Gorgo, histoire de permettre au film d’atteindre la durée minimale requise. En gommant l’arrière-plan il devenait possible de mettre en relief les actions en particulier de Léonidas, Gorgo ou encore du traître Ephialtès. Ce trait est encore renforcé par une caricature parfois grossière des méchants. Mais, au final, le but est sans doute atteint: le récit, pas plus crédible que les fanfaronnades d’un vieux loup de mer, a transformé en légende un fait historique. Au spectateur de juger si l’opération est réussie ou non.

Christophe Schmidt

300 (2007),
un film de Zack Snyder,
d’après l’oeuvre de Frank Miller
avec Gerard Butler, Michael Fassbender, Vincent Regan, Lena Headey, Rodrigo Santoro et David Wenham