Le premier cri d’Antigone est celui qu’elle pousse, encore enfant, lorsqu’elle refuse de laisser son père partir seul sur les routes de l’exil. « Attends-moi ! » s’exclame-t-elle, s’élançant alors vers une vie honteuse, une vie misérable, une vie silencieuse. Le dernier sera celui d’une condamnée qui attend la mort dans une grotte. Entre ces deux cris, un spectacle, somptueux et souvent bouleversant, celui que nous propose Géraldine Bénichou à travers l’adaptation théâtrale de deux romans d’Henry Bauchau: OEdipe sur la route et Antigone.

De ces deux oeuvres, le jeune metteur en scène du Théâtre du Grabuge a retenu l’essentiel: le long voyage, physique et intérieur, qu’effectue l’ancien roi de Thèbes et qui constitue le premier tableau du spectacle, sombre et glaçant; le dernier combat d’Antigone, qui représente la majeure partie de la pièce. Au début du deuxième tableau, la fille d’OEdipe est déjà enfermée dans la grotte et, pour lutter contre l’angoisse de la mort, elle se remémore les événements qui l’y ont conduite.

Ce choix de mise en scène, qui contredit la linéarité tragique du roman original, constitue l’un des aspects les plus intéressants de la pièce. Dans la pénombre de la grotte où Antigone demeure longuement invisible puis prostrée, pas de salut, pas d’espoir, pas de suspense: tout est déjà joué, le spectateur sait déjà où l’amour et l’orgueil obstinés d’Antigone la mèneront. Alors nous comprenons que l’essentiel est ailleurs: dans cette parole à la fois douce et âpre, dans ces voiles transparents, tendus sur la scène et qui, en tombant progressivement, symbolisent la prise de conscience, par Antigone, de son destin funeste, dans cette alternance de cris, de râles, de chuchotements.

L’Antigone que nous donne à voir Géraldine Bénichou est surprenante à plus d’un titre. Le choix de la comédienne principale, magnifique Magali Bonat, étonnant de prime abord parce qu’il conduit à faire interpréter une adolescente par une femme plus mûre, se révèle excellent. La palette des émotions exprimées apparaît en effet incroyablement riche car le jeu de l’actrice confère à Antigone une personnalité complexe, tour à tour enfant rageuse et fragile, amoureuse désespérée, soeur maladroite et emportée, femme d’expérience lucide et volontaire.

Par ailleurs, cette mise en images et en cris de l’oeuvre d’Henry Bauchau ne se réduit pas à une plate adaptation du roman. Contrairement à l’auteur belge, Géraldine Bénichou récuse toute dimension psychologisante dans la construction de ses personnages: tous les acteurs interprètent naturellement un rôle précis, celui d’Hémon, d’Ismène ou de Créon, mais ils se font également les récitants de l’action. Ce dédoublement permet donc de créer, dans l’esprit du spectateur, une prise de distance par rapport aux émotions exprimées.

De même, l’Antigone de Géraldine Bénichou est bien éloignée de celle de Sophocle, conduite par sa foi, ou de celle de Jean Anouilh, aux accents patriotiques: la construction du personnage reflète le refus de se limiter à une époque, à un projet précis, à un contexte religieux ou historique identifié et lui donne ainsi une dimension nouvelle, celle de l’universalité. A cet égard, le choix apparemment saugrenu de mêler aux scènes jouées de façon hiératique de nombreux chants kabyles magnifiquement interprétés par Salah Gaoua renforce la portée générale du propos: si Antigone est bien celle qui est née contre, c’est contre toutes les formes d’arbitraire et de violence.

Géraldine Bénichou affirme qu’[elle] « aime à raconter des histoires avec des mots, des images et de la musique, qu’[elle] aime le théâtre qui raconte comme si c’était la première fois des histoires que l’on connaît depuis toujours ». A cet égard, sa pièce Le Cri d’Antigone ne se contente pas d’incarner, en mots, images, chants, cris et silences, la proposition du metteur en scène, elle donne effectivement au public le sentiment d’assister à quelque chose d’unique: le renouvellement, original et poétique, de l’un des mythes les plus célèbres.