Le temps d’un été, l’amphithéâtre de Martigny retrouve sa vocation première en accueillant la production d’une troupe de cascadeurs intitulée Gladiateurs. Couvrant un champ plus vaste que ne le laisse entendre son titre, ce spectacle divisé en plusieurs tableaux évoque successivement l’armée romaine, les combats de gladiateurs, les courses de chars et les invasions barbares. A l’extérieur des arènes, des stands à thème romain complètent l’offre de cette manifestation. L’idée, originale, a de quoi titiller les amateurs de l’Antiquité. C’est pourquoi la rédaction de Pharos est allée y faire un tour.

D’emblée, il convient de préciser que, malgré ce qu’on a pu lire dans la presse, ce spectacle n’a rien d’une reconstitution exacte et s’apparente plutôt au péplum. D’ailleurs, la bande-son que l’on peut entendre au moment de gagner sa place dans les gradins n’est autre que celle de Ben Hur

Après quelques mots d’introduction, le spectacle commence par une séance d’entraînement des légionnaires romains. Ceux-ci, affublés de la traditionnelle tunique rouge recouverte de la cuirasse à lanières de cuir (en réalité, il s’agissait de lamelles en métal), se livrent à des exercices de combat d’épée, puis à des jeux d’adresse à cheval comme le planter du javelot. Le tout ne manque pas d’allure, mais ne se rapproche guère du quotidien du légionnaire qui consacrait le plus clair de son temps à d’autres activités comme les marches, les manoeuvres de groupes ou encore la construction d’édifices divers… Toutes choses peu susceptibles de passionner le public d’aujourd’hui. Par ailleurs, si des combats à l’épée pouvaient avoir lieu, l’adversaire le plus courant du soldat restait un simple poteau fiché dans le sol: moins spectaculaire, mais plus approprié si l’on ne tenait pas à multiplier les accidents. Au reste, en ce temps où les étriers n’existaient pas, les cavaliers s’exerçaient moins au planter du javelot qu’à son lancer, histoire de ne pas se retrouver désarçonnés.

Après un interlude artistique constitué par une danse du ventre plus orientale que romaine, on passe aux jeux de gladiateurs. Ces derniers s’affrontent par paires, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un qui se voit octroyer, heureux homme, la liberté et une coquette somme d’argent. Ici encore, une fois prononcé le fameux « morituri te salutant » – « ceux qui vont mourir te saluent », il ne faut pas s’attendre à une reconstitution exacte: si l’on croit reconnaître un rétiaire armé d’un trident et d’un filet opposé à son adversaire traditionnel le mirmillon, les autres types de gladiateurs, dont l’équipement est pourtant assez bien connu, ont été remplacés par une série de costumes qui hésitent entre l’heroic fantasy et le médiéval hollywoodien… Quant à l’arbitre, si utile pour veiller au bon déroulement des opérations et si aisément reconnaissable à sa tunique blanche et sa longue baguette, il a disparu.

C’est enfin la tour de la course de chars. Faute de moyens, celle-ci est limitée à deux biges ou chars à deux chevaux. En réalité, ces courses réunissaient sept quadriges ou chars à quatre chevaux et avaient lieu non dans l’amphithéâtre, dont la forme ovale était mal adaptée pour ce type d’exercice, mais dans le cirque, qui était pourvu d’une longue piste droite terminée par un virage serré. Malgré tout, l’effet produit par les chars demeure impressionnant. Avec, en prime, un accident de char, involontaire, mais qui rappelle les dangers bien réels de ces courses. Le spectacle se clôt avec une démonstration de cavaliers huns, plus proches des Tartars de Michel Strogoff que des guerriers d’Attila, mais là aussi, c’est l’effet qui compte.

En somme, celui qui se rendrait à Martigny en espérant se plonger dans une authentique Suisse romaine en sera quitte pour ses frais. Toutefois, le spectacle n’est pas dépourvu d’intérêt, en particulier parce qu’il permet de se figurer ce que pouvait voir un habitant de Forum Claudii Vallensium (le nom de Martigny à l’époque romaine) venu à l’amphithéâtre. Il est également amusant de voir les réactions du public, prompt à envoyer à la mort un gladiateur qui ne se serait pas montré assez vaillant lors d’un combat.

Il existe pourtant des reconstitutions plus crédibles, tant de spectacles de gladiateurs que de légionnaires romains. C’est ainsi que, en mai dernier, avait lieu en Argovie à Windisch, l’ancien camp légionnaire de Vindonissa, une journée romaine incluant visite du musée romain, d’un triclinium reconstitué et des fouilles du camp, mais aussi démonstration de combats de gladiateurs avec un arbitre donnant ses commandements en latin et présentation de légionnaires et de leur matériel (armes, tentes…), reconstitué avec minutie. Des stands permettaient de tester de la cuisine romaine, sans négliger des thèmes plus sérieux comme de la littérature scientifique et des sensibilisations aux langues anciennes.

La démarche est ici foncièrement différente. A Windisch, ce sont des archéologues et des historiens qui sont à l’origine du projet qui est réalisé dans une perspective soucieuse de véracité historique, ce qui ne l’empêche pas d’être ludique. A Martigny, c’est une troupe de cascadeurs qui vise avant tout à créer un spectacle festif et, accessoirement, historique. Il ne s’agit pas ici d’opposer l’un et l’autre, mais de ne pas abuser de la crédulité du public: seule la journée de Windisch peut être considérée comme une vraie tentative de reconstitution historique.

Depuis, les légionnaires de Windisch se sont également produits à Pierre Pertuis dans le Jura où on a pu les voir manier la pioche ou encore dresser leur tente. On ne peut que souhaiter qu’ils continuent prochainement leur pérégrination vers le sud et s’arrêtent un jour à Avenches ou, pourquoi pas, à Martigny.