Posted in Littérature Pharos 21

L’élan démocratique dans l’Athènes ancienne

L’élan démocratique dans l’Athènes ancienne Posted on 1 décembre 2005

romilly

Une nouvelle fois, Jacqueline de Romilly nous montre que la lecture et le modèle des Anciens peuvent éclairer les problèmes actuels. Dans le beau livre paru en début d’année, elle nous présente, à sa manière lumineuse et pleine de rigueur, le fonctionnement de la démocratie débutante, telle qu’elle fut “instaurée à Athènes après la chute des tyrans, entre 510 et 500 avant Jésus-Christ”.

Mais loin de s’en contenter, l’auteure met ses constatations en perspective avec un idéal démocratique qui aurait bien plus impliqué l’ensemble des citoyens que ne le feraient les systèmes actuels. Aujourd’hui, une grande partie de la population lui semble très passive au niveau du débat politique et donc de la prise de décision. Seuls quelques élus, qui se consacrent entièrement à cela, sont concernés. Pour les autres, le sens de la collectivité est perdu, sauf dans de rares événements comme les grands matchs de football, où le mot “nous” surgit à l’occasion des grandes victoires.

En ce qui concerne la Suisse, il me semble que même si la démocratie est plus participative que chez nos voisins, la plupart d’entre nous ne se sentent pas notoirement impliqués dans la vie politique et la prise de décisions, et que nous pouvons donc également prendre la leçon à notre compte.

Jacqueline de Romilly critique cet éloignement des responsabilités civiques, car son corollaire direct est la perte d’un élan qui rend l’homme capable de toutes sortes de réalisations et progrès au niveau de la vie en commun et du bien de tous. Elle propose la preuve par l’exemple, historique et littéraire comme il se doit. Elle commence par rappeler le rôle transversal de la parole, qui, “moyen même de toute civilisation et de tout progrès, a servi à fonder les villes, à créer les lois, à susciter en chacun une pensée plus juste”. A l’assemblée publique, on s’habitue au débat contradictoire, ce qui élève la discussion au niveau d’une quête générale de vérité. Nombre de ces débats portant sur des sujets importants au niveau de la cité se trouvent dans l’oeuvre de Thucydide ou des dramaturges, que Jacqueline de Romilly analyse à diverses reprises. “L’élan démocratique” n’a pas eu des répercussions
directes seulement dans la Cité, auprès de citoyens fiers de leur rôle, mais il a aussi été le ressort d’une littérature formidable.

Dans la deuxième partie, elle se penche sur une institution pour laquelle on ne lésinait pas, à l’époque: le tribunal. Pour mémoire, dans l’Athènes classique, il n’y a pas d’avocat proprement dit, mais chaque citoyen concerné est appelé à plaider sa propre cause, devant plusieurs centaines de jurés tirés au sort parmi l’assemblée du peuple. Autrement dit, tout un chacun était directement concerné par la question des mobiles, des prétextes, bref, de la responsabilité.

Dans la troisième partie, elle développe des aspects de différentes tragédies. Elle montre comment celles-ci, en évoluant d’Eschyle à Euridipe, ont utilisé les mythes ancestraux comme des “moyens d’expression pour n’importe quelle réflexion sur l’homme”. Or, si c’est bien de la condition humaine tout entière qu’il s’agit, Jacqueline de Romilly rappelle au passage que certaines des questions posées ont un rapport direct avec la démocratie à son apogée. Par exemple: un roi doit-il consulter son peuple avant de prendre une décision importante (cf. Les Suppliantes d’Eschyle) ? Ou encore: les lois gouvernant les cités doivent-elles tenir compte des traditions religieuses ou morales (Antigone de Sophocle) ?

L’académicienne, soucieuse d’un renouveau démocratique, propose deux pistes pratiques en conclusion. D’une part, chacun peut adhérer à une association dont le but est justement de susciter cet “élan démocratique chez le citoyen”. D’autre part, elle prétend qu’il faut encourager les jeunes à lire et étudier les textes classiques (mais nous pouvons prendre l’invitation à notre compte à tout âge, évidemment). Elle se garde cependant de nous présenter la Grèce Antique comme un modèle à imiter: il s’agit plutôt d’un idéal vers lequel tendre. Elle précise d’ailleurs plusieurs fois que les textes ne contiennent pas toujours une description de faits tels qu’ils se sont passés, mais parfois aussi les projections d’auteurs qui rêvaient d’un monde meilleur, d’un monde de paix et de douceur. Faut-il encore répéter que se tourner vers les anciens Grecs nous aide toujours à mieux envisager le futur ?

Carine Kolb

L’élan démocratique dans l’Athènes ancienne
De Jacqueline de Romilly, 153 p., Fallois, 2005