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Professeur de langue et de littérature grecques à l’Université de Lausanne, Claude Calame s’interroge sur les enjeux de la nouvelle maturité fédérale. Ce texte est initialement paru dans le Courrier, le 17 juin 1997.

Il y a quelques années déjà, les projets de réforme de l’ordonnance fédérale de maturité mettaient en ébullition le monde de l’enseignement secondaire supérieur, gymnases dans certains cantons, collèges dans d’autres. Dans un système scolaire où les études dites gymnasiales offrent un accès automatique à l’Université ou aux Écoles polytechniques, la révolution qui se préparait n’a pas manqué de soulever quelques vagues dans le domaine somme toute assez traditionaliste de la scolarité postobligatoire.

Même s’il était promu sur le plan politique par le libéral bon teint Jean Cavadini, le projet ne manquait pas à vrai dire d’ouverture: un noyau de disciplines fondamentales, assorti d’un large éventail de branches à la carte. Chaque élève devait composer le menu de son goût et un travail interdisciplinaire, voire même collectif, venait couronner le tout: un bon coup de balai donc sur les filières existantes, rigides et autoritaires; et en prime, le développement de la jeune personne assuré dans le libre composition d’un territoire scolaire où chacun avait l’occasion de déployer avec bonheur ses propres capacités.

Maintenant que ce cadre général est parvenu dans sa phase de réalisation, le projet initial prend – on se l’imagine – un profil assez différent.

Dans un premier temps, institutions polytechniques, associations d’enseignants de mathématiques, tout ce que le gratin pédagogique helvète compte en chimistes, physiciens ou biologistes ont conjugué leurs efforts pour que les branches qu’ils représentent bénéficient d’une part importante des branches à options. Mieux, en intervenant auprès des instances fédérales, puis cantonales, concernées, ils ont obtenus que, dans un projet qui se voulait peu sélectif, on réintroduise en mathématiques, et en mathématiques seulement, des classes à niveau.

L’effet est double. D’une part, on réduit de fait les anciennes sections à une seule, la section scientifique, avec le vague espoir pour les élèves de lui conférer, par le jeu des options, un profil plus linguistique ou plus artistique. D’autre part, on consacre la coupure aussi artificielle que vaine entre « scientifiques » d’un côté et « littéraires » de l’autre. Une coupure qui relève d’un pur préjugé, une coupure postulant et imposant une spécificité à des capacités qui devraient au contraire se développer en interaction, en s’exerçant dans des domaines complémentaires, et non pas rivaux.

Mais la réforme de la maturité fédérale a surtout le malheur de coïncider avec le moment où le dogme néo-libéral vient d’imposer, par coupures budgétaires interposées, l’amaigrissement des prestations fournies par l’État. Que les finances du canton concerné connaissent un important déficit ou non peu importe ! Au sein de dépenses sociales considérées comme peu rentables, écoles publiques et services de la santé doivent désormais payer un lourd tribut à l’idéologie du marché.

En ce qui concerne la nouvelle maturité même si l’éventail des « options spécifiques » et des « options complémentaires » offert aux élèves peut rester très ouvert sur le papier, quelle garantie aura-t-on qu’il sera déployé dans chaque établissement du secondaire supérieur ? Quel engagement pourra-t-on obtenir qu’un nombre d’inscriptions fixe et élevé ne sera pas requis pour que soit effectivement réalisé chacun des enseignements prévus au programme ? Quelle assurance recevra-t-on que chaque discipline offerte sera confiée à des enseignants dûment formés ?

C’est dans ce contexte que se profile ce qui est désormais devenu un combat pour le maintien, dans le secondaire inférieur et supérieur, d’un enseignement décent des langues classiques.

Si les réactions suscitées par le sort réservé à la culture antique ont été particulièrement nombreuses dans le canton de Vaud, c’est que le projet officiel présenté à la fin de l’année passée et pompeusement appelé « Ã‰cole vaudoise en mutation » biffait le grec du secondaire inférieur. On réduisait l’enseignement de cette langue et de la culture qu’elle véhicule de six à trois années, tandis que le latin voyait sa dotation horaire sévèrement amputée.

Au-delà des disputes et des marchandages sur les grilles-horaires, et sans tenir compte des différences existant dans le traitement que chaque système scolaire cantonal réserve aux langues anciennes, il semble que, partout, l’application de la nouvelle ordonnance fédérale de maturité fait peser sur la formation classique de sérieuses menaces. En tout état de cause, elle consomme la disparition de la section correspondante.

Pourquoi donc défendre les langues classiques ? Au-delà d’un combat entre Anciens et Modernes dont le secrétaire du Parti socialiste vaudois a récemment tenté de réchauffer les termes éculés, au-delà des accusations d’élitisme que l’on pourrait retourner contre les tenants d’une école qui consacre le rôle sélectif attribué depuis longtemps aux mathématiques, au-delà des succès constants que connaissent en Faculté des Sciences ou à l’École polytechnique les étudiants bénéficiant d’un bachot classique, au-delà des probables qualités d’analyse et de rigueur que développe l’exercice sans doute scolaire de la traduction de textes denses, il y a précisément ces créations de poètes épiques ou tragiques, d’historiens et de philosophes, il y a ces productions d’imagiers, d’architectes et de sculpteurs: artisans de la parole ou de l’expression visuelle qui nous invitent à l’approche directe, qui nous engagent aussi à promener autour de nous-mêmes et sur nous-mêmes un regard différent.

« Prétendre que les paroles n’éclairent pas les actes, c’est faire montre d’inintelligence ou d’intérêt personnel; d’inintelligence, si l’on s’imagine qu’il est un autre moyen de mettre à la portée des esprits l’avenir et les questions obscures; d’intérêt personnel si, voulant faire adopter une turpitude et se sentant impuissant à appuyer sur de bonnes raisons une mauvaise cause, on s’imagine par des calomnies habiles réussir à frapper l’esprit des contradicteurs et des auditeurs. » A elles seules, ces lignes, écrites par Thucydide (3, 42, 2), pourraient justifier le contact direct avec la culture gréco-latine.

Cet accès doit continuer à être offert à ce qui restera une minorité: non pas une élite, mais un petit nombre susceptible de faire valoir dans ses différentes activités des réflexions fondatrices sur le comportement et la destinée de l’homme vivant en société. Il s’agit sans doute moins de se prévaloir d’un savoir que d’engager dans ses propres pratiques sociales les connaissances acquises dans l’approche directe de la culture antique. Car, vivante, l’Antiquité nous offre cet avantage incomparable de représenter l’une des sources de notre civilisation (dans ses aspects positifs aussi bien que négatifs): avec l’aide de la première nous pouvons nous situer à la distance nécessaire pour adopter, à l’égard de la seconde, une perspective critique.

Claude Calame
professeur de langue et littérature grecques
à l’Université de Lausanne