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Alexandre: enfin un film historique ?

Alexandre: enfin un film historique ? Posted on 1 mars 2005

L’Alexandre d’Oliver Stone pourrait bien rester dans l’histoire du péplum comme l’une des rares tentatives sincères d’adapter scrupuleusement au cinéma la vie d’un grand personnage de l’Antiquité. Pourtant, les meilleures intentions du monde se heurtent vite aux impératifs de la fiction – ce que prouve le film, sans doute malgré lui.

Faire tenir une vie comme celle d’Alexandre en un film, même s’il dure trois heures, tient de la gageure. A titre de comparaison, Mel Gibson, pour une durée à peu près équivalente, s’en était tenu aux dernières heures du Christ. Obligé de se concentrer sur quelques épisodes-clés, Oliver Stone a dû élaguer. Ces omissions, quoique nécessaires, constituent une première déformation de l’histoire: ne sont retenus que l’enfance et l’adolescence du futur roi de Macédoine, sa victoire de Gaugamèles, son séjour à Babylone, son expédition dans les satrapies supérieures et en Inde. Ainsi disparaissent plusieurs faits notables comme l’opposition grecque menée par Démosthène, le siège de Tyr, la conquête de l’Egypte, l’incendie de Persépolis. Alexandre ne rencontre pas Diogène le Cynique dans son tonneau, ni ne tranche le noeud gordien.

Dans les passages qu’il a choisis de traiter, Oliver Stone a pris le parti original de s’en tenir scrupuleusement aux sources, à Plutarque en particulier. En résultent quelques scènes étonnantes, très proches du récit antique, où l’on va jusqu’à respecter mot pour mot les répliques d’Alexandre telles qu’elles nous sont parvenues. Ainsi lors d’un conseil de guerre, à Parménion qui venait de déclarer: “Si j’étais Alexandre, j’accepterais les offres de paix de Darius” Alexandre lance: “moi aussi j’accepterais, si j’étais Parménion”. Autres scènes proches des sources, mais avec quelques adaptations, celle où Alexandre dompte son cheval Bucéphale et celle où, au cours d’une soirée de beuverie, il assassine son ami Cleitos. La représentation de la sédition de l’armée, qui refuse de suivre Alexandre au-delà de l’Indus, donne elle aussi une idée assez fidèle de l’événement.

La bataille de Gaugamèles est un autre moment digne d’intérêt. En effet, le déroulement du combat est représenté de manière suffisamment scrupuleuse pour qu’il soit possible de comprendre les manoeuvres des armées d’Alexandre et de Darius III. Perses et Macédoniens s’affrontent avec un armement qui était bel et bien celui utilisé à l’époque. On voit ainsi en pleine action la phalange macédonienne, cette formation maniant de longues lances appelées sarisses (le terme est d’ailleurs utilisé), appuyée par des fantassins légers équipés d’épées ou de frondes. Alexandre charge bien à la tête de la cavalerie macédonienne. Les Perses, eux, se servent de leurs archers et chargent avec leurs chars à faux. En somme, et malgré d’inévitables erreurs de détail comme la longueur des sarisses ou la manière de former la phalange, le film permet à un spectateur attentif de faire une idée assez bonne de ce qu’a pu être cette bataille.

D’autres éléments encore dénotent une étonnante volonté de fidélité envers les sources. Oliver Stone n’a pas hésité, par exemple, à montrer un monde païen où Alexandre sacrifie un taureau à Zeus avant la bataille de Gaugamèles. Douze autels sont élevés aux douze Olympiens sur les bords de l’Hyphase, point le plus extrême de son avancée, avant qu’Alexandre ne rebrousse chemin. Le conquérant est même montré déguisé en Hercule au cours d’une fête. Autre point qui a suscité la polémique, même s’il est exact historiquement: les penchants homosexuels d’Alexandre (ou plutôt sa bisexualité devrions-nous dire) sont montrés de façon explicite. Ephaïstion est bien l’ami le plus proche du roi que trouble la danse sensuelle d’un jeune éphèbe perse. On surprend Aristote vantant les amours entre hommes en des termes repris presque mot pour mot de ses écrits. Oliver Stone n’a donc pas craint de mettre en scène des traits de la personnalité d’Alexandre qui pourraient déranger le spectateur d’aujourd’hui.

En revanche, l’un des aspects les plus décevants du film est l’interprétation psychologique des personnages. Qu’Olympias ne reculait pas devant le meurtre lorsqu’elle l’estimait nécessaire est un fait avéré – elle n’était pas la seule à l’époque. Etait-il pour autant indispensable de la transformer en une manipulatrice autoritaire, toujours flanquée de serpents censés souligner sa nature perfide ? Laisser entendre qu’Olympias fut l’instigatrice du meurtre de son époux Philippe II est pour le moins aussi hypothétique que de donner à penser qu’Alexandre s’en alla conquérir le monde pour échapper à sa mère. Transformer en un soudard grossier et violent Philippe II, qui fut l’un des plus habiles souverains que l’Antiquité ait connu et le véritable artisan de la puissance macédonienne, ne rend pas justice au personnage.

A l’inverse, bien des actions violentes d’Alexandre ont été passées sous silence, comme la destruction de la ville de Thèbes, le massacre de la population de Tyr ou encore l’incendie de la capitale perse, Persépolis. Toujours au chapitre des épisodes à la véracité douteuse, les amours passionnées du conquérant et de la belle Roxane ont fait l’objet d’une interprétation très libre, notamment lorsqu’il s’agit des secrets d’alcôve.

L’insistance mise sur Babylone est fallacieuse, car elle donne l’impression que cette ville était le centre de l’empire perse. En réalité, depuis sa conquête par Cyrus deux siècles auparavant Babylone ne jouait plus de rôle politique majeur, même si elle pouvait se targuer d’un passé prestigieux. Alexandre fut le dernier souverain d’importance à y séjourner – et encore de manière éphémère.

Les décors sont un autre point faible du film. Ainsi, on ne retiendra de Babylone que son enceinte. En revanche, la présence d’une véritable tour de Babel tout droit sortie d’un tableau de Breughel est parfaitement incongrue. Pourquoi avoir parsemé les ponts de la ville de griffons en carton plâtre dont le style n’est ni grec, ni perse, ni babylonien, mais bien hollywoodien ? A Babylone, Alexandre et ses compagnons découvrent le harem supposé de Darius, mais qui aurait mieux convenu à la cour du sultan ottoman quelque deux millénaires plus tard. Ce palais à lui seul est un vrai florilège d’anachronismes et d’erreurs archéologiques: colonnes perses dans une ville mésopotamienne, tapis d’Orient aux motifs modernes, statuaire grecque postérieure à la mort d’Alexandre. Pour couronner le tout, Alexandre ne s’empara pas de la femme et des filles de Darius à Babylone, mais après la bataille d’Issos.

La représentation d’Alexandrie n’évite pas non plus les anachronismes, puisque depuis le palais de Ptolémée, on a une vue imprenable sur le Phare, monument qui n’était pas encore construit à l’époque, pas plus que la bibliothèque d’Alexandrie. Dernière invraisemblance, la scène où Philippe emmène Alexandre dans une grotte aux murs recouverts de peintures dont le style rappelle plus l’art brut que les réalisations des peintres macédoniens, dont on peut encore admirer le talent dans les tombes de Vergina.

Faisant preuve parfois d’une fidélité scrupuleuse aux sources et d’une réelle volonté de restituer exactement des faits historiques, mais dans le même temps se laissant aller à des interprétations psychologiques tendancieuses dans des décors approximatifs, l’Alexandre d’Oliver Stone apparaît comme une oeuvre ambiguë, symbole peut-être des amours impossibles entre le cinéma et la véracité historique.