Quand le volcan du Mont Sainte-Hélène a redonné signe de vie en automne 2004, le fameux récit de Pline le Jeune nous est immédiatement venu à l’esprit. On se rappelle peut-être que ce volcan, situé à environ 50 kilomètres de Seattle, dans l’Etat de Washington, était entré violemment en éruption en 1980, tuant 57 personnes. L’automne dernier, il s’est manifesté par de nombreux tremblements de terre et une énorme colonne de vapeur et de cendres, sans pourtant répéter le désastre d’il y a 25 ans. Et heureusement, la région environnante n’est pas aussi peuplée que l’étaient les pentes du Vésuve en 79 avant J.C.

C’est aussi à la description de Pline que j’ai pensé fin 2003, lorsque les grands incendies ont fait rage autour de Los Angeles : le soleil s’est voilé et pendant des jours il a brillé d’un orange vénéneux, et l’air restait épais et impénétrable. Pendant des semaines, alors que les forêts californiennes brûlaient sans merci, nous avons vécu dans cette atmosphère étouffante, observant les colonnes de fumée derrière les collines, toussant les cendres qui couvraient les voitures. Certains jours, il faisait nuit à deux heures de l’après-midi. Une odeur écoeurante de plastique brûlé nous rappelait que des maisons, des quartiers entiers brûlaient.

Tout en contrôlant sur internet la progression des incendies, qui s’étendaient en tache d’huile, on ne pouvait s’empêcher de se sentir aussi vulnérable que les Pompéiens: où fuir, et surtout: quand serait-il trop tard ? A quelle vitesse court le feu ? Malgré la télévision, la radio, internet, les hélicoptères, et les voitures à disposition, une vingtaine de personnes ont perdu la vie, prouvant une fois encore, comme il y a 2000 ans, que l’homme est tout petit face aux forces de la nature.

Pline le Jeune raconte à son ami Tacite, l’historien, les circonstances de la mort de son oncle Pline l’Ancien lors de l’éruption du Vésuve en 79 après J.-C.

Pline le Jeune, Lettres, Livre VI, Lettre 16, 4-20

4 (Mon oncle Pline) se trouvait à Misène et commandait la flotte en personne. Le 9 avant les kalendes de septembre, aux environs de la septième heure, ma mère lui apprend qu’on voit un nuage extraordinaire par sa grandeur et son aspect.

5 […] Il demande ses chaussures, monte à l’endroit d’où on pouvait le mieux contempler le phénomène en question: une nuée se formait (on ne pouvait bien voir de loin de quelle montagne elle sortait, on sut ensuite que c’était du Vésuve), ayant l’aspect et la forme d’un arbre et faisant penser surtout à un pin. 6 Car après s’être dressée à la manière d’un tronc fort allongé, elle déployait comme des rameaux, ayant été d’abord, je suppose, portée en haut par la colonne d’air au moment où elle avait pris naissance, puis cette colonne étant retombée, abandonnée à elle-même ou cédant à son propre poids, elle s’évanouissait en s’élargissant; par endroits elle était d’un blanc brillant, ailleurs poussiéreuse et tachetée, par l’effet de la terre et de la cendre qu’elle avait emportées.

7 Mon oncle trouva tout cela curieux et bon à connaître de plus près, en savant qu’il était. Il fait mettre en état un bateau liburnien; […]

8 Il sortait de chez lui; on lui remet un billet de Rectina, femme de Cascus, effrayée du danger qui la menaçait (sa villa était en bas et elle ne pouvait plus fuir qu’en bateau); elle suppliait qu’on l’arrachât à une situation si terrible.

9 Mon oncle change son plan et ce qu’il avait entrepris par amour de la science, il l’achève par héroïsme. Il fait sortir des quadrirèmes et s’embarque lui-même, avec l’intention de secourir, outre Rectina, beaucoup d’autres personnes (les agréments du rivage y avaient attiré bien des visiteurs). […]

11 Déjà les bateaux recevaient de la cendre, à mesure qu’ils approchaient plus chaude et plus épaisse, déjà aussi de la pierre ponce et des cailloux noircis, brûlés, effrités par le feu, déjà il y avait un bas-fond et des rochers écroulés interdisaient le rivage. […] [Pline dirige ses bateaux sur Stabies, où il va rassurer Pomponianus.]

13 Pendant ce temps, le sommet du mont Vésuve brillait sur plusieurs points de larges flammes et des grandes colonnes de feu dont la rougeur et l’éclat étaient avivés par l’obscurité de la nuit. Mon oncle répétait que des foyers laissés allumés par les paysans dans leur fuite hâtive et des villas abandonnées brûlaient dans la solitude, voulant par là calmer les craintes. Alors il se livra au repos et dormit d’un sommeil qui ne peut être mis en doute, car sa respiration, rendue par sa corpulence grave et sonore, était entendue par ceux qui allaient et venaient devant sa porte.

14 Mais la cour par laquelle on accédait à son appartement était déjà remplie de cendres mêlées de pierres ponces qui en avaient élevé le niveau au point qu’en restant plus longtemps dans sa chambre il n’en aurait pu sortir. On le réveille, il vient rejoindre Pomponianus et les autres qui avaient passé toute la nuit debout.

15 On tient conseil: restera-t-on dans un lieu couvert ou s’en ira-t-on dehors ? Des tremblements de terre fréquents et amples agitaient les maisons qui semblaient arrachées à leurs fondements et oscillaient dans un sens, puis dans l’autre. 16 A l’air libre en revanche tombaient des fragments de pierre ponce, légers et poreux, il est vrai, mais qu’on redoutait. C’est à quoi on se résigna après comparaison des dangers. […] Ils mettent des oreillers sur leur tête et les attachent avec des linges : ce fut leur protection contre ce qui tombait du ciel.

17 Déjà le jour était levé partout, mais autour d’eux une nuit plus épaisse que toute autre nuit et qu’atténuaient pourtant une foule de feux et des lumières de toute sorte. On résolut d’aller sur le rivage et de voir de près s’il était maintenant possible de prendre la mer; mais elle était encore grosse et redoutable.

18 Là, on étendit un linge sur lequel mon oncle se coucha; il demanda à plusieurs reprises de l’eau fraîche et en but; ensuite les flammes et l’odeur de soufre qui les annonçait font fuir ses compagnons et le réveillent;

19 il s’appuie sur deux esclaves pour se lever et retombe immédiatement. Je suppose que l’air épaissi par la cendre avait obstrué sa respiration et fermé son larynx qu’il avait naturellement délicat, étroit et souvent oppressé. 20 Quand le jour revint (c’était le troisième depuis celui qu’il avait vu pour la dernière fois), son corps fut trouvé intact, en parfait état et couvert des vêtements qu’il avait mis à son départ; son aspect était celui d’un homme endormi plutôt que d’un mort.